L’histoire de l’agriculture nous apprend énormément sur l’histoire de l’humanité et ses évolutions. Vous découvrirez une myriade de choses dont on n’a pas vraiment idée aujourd’hui: à quel point élevage et agriculture sont interconnectés, que l’agriculture européenne a toujours reposé sur les céréales et que seulement une paire de siècles nous sépare d’une agronomie antique (les systèmes à jachère).


« Farming does not just happen, whether it is ancient, historic or modern. It is an extremely complex process requiring great skill in balancing the different component elements, inputs and outputs, gambling against the greatest uncertainty of them all, the climate, and managing to have sufficient reserves to survive the worst possible outcome »

Peter Reynolds, ‘Ancient farming’, 1987, p. 49.

Les débuts de l’agriculture

L’agriculture est née à partir du Xe millénaire avant notre ère, à partir de divers « foyers »: le Moyen-Orient (le fameux « croissant fertile »), la Chine, l’Amérique centrale, la Nouvelle Guinée … A divers endroits de la terre, de manière totalement indépendante, des chasseurs-cueilleurs ont commencé petit à petit à planter et récolter des plantes et à élever des animaux domestiqués (rq: les contours de cette notion de domestication sont l’objet de débats). Cette évolution s’est faite très graduellement, avec des expériences plus heureuses que d’autres, avec des avancées et des reculs. En fait, un chercheur écrit à ce titre très clairement : « L’agriculture n’a jamais été découverte ni inventée » (Harlan, cité par Mazoyer et Roudart 1997, p.101).

Les premiers systèmes agricoles ont été les cultures sur abattis-brûlis. Le premier concernait l’élevage de bétail, qu consistait à abattre et bruler des bois pour fertiliser le sol, puis de laisser en jachère le temps que le bois repousse. Il demande énormément d’espace pour être durable et ne permet pas de rester à trop nombreux au même endroit (sinon, l’espace dédié aux cultures est tel qu’il n’est plus exploitable). Ils ont petit à petit cédé la place à d’autres systèmes, comme au « système à deux champs » (two field system) en méditerranée, Moyen-Orient et en Europe, qui consistait à cultiver la moitié d’une parcelle chaque année.

A part, il y a eu de nombreux systèmes agricoles reposant sur l’irrigation, certains uniquement pour l’eau (ex: les Incas) et d’autres aussi pour la fertilisation, grâce aux alluvions déposés par les fleuves (ex: l’Egypte). On sous-estime l’ampleur de ces pratiques, qui se sont développées tout autour du globe dès les premiers âges de l’humanité.

Un peu à part, il y a le pastoralisme, qui est nomade ou semi-nomade, qui est apparu au 9e millénaire BC et qui existe encore aujourd’hui.

Pour aller plus loin, vous pourrez consulter notre article sur les débuts de l’agriculture.

La révolution agricole du Moyen Age

Au milieu du moyen âge, l’agriculture européenne (plutôt au nord), a été révolutionnée par une série d’innovations: la charrue, la charrette et l’assolement triennal. Mazoyer et Roudart (1997) parlent de systèmes à jachère et à culture attelée lourde.

Si le char existait déjà depuis longtemps, il était cher et inadapté aux travaux agricole. Le développement de la charrette et du chariot a permis de transporter le foin et le fumier et, ainsi, de garder le bétail dans des stabulations. Le pâturage lui-même était plus productif et le transfert de fertilité du pâturage vers le champs par l’intermédiaire du bétail était ainsi plus efficace, ce qui a multiplié les rendements. La charrue a permis d’améliorer et d’accélérer le travail du sol, ce qui a permis de développer l’assolement triennal. Dans cette rotation, la jachère n’occupe plus qu’un tiers des sols. En outre, elle peut impliquer la culture de légumineuses, qui participe à enrichir les sols.

Ainsi, cette révolution a été avant tout une révolution de la fertilisation (+ de fumier), du machinisme (transport et charrue) et de l’agronomie (assolement triennal). Elle est, au fond, la précurseure de ce qu’on appelle « la révolution agricole », celle du XVIIIe siècle.

Pour aller plus loin, vous pourrez consulter notre article sur la révolution agricole du Moyen-Âge.

La première révolution agricole (industrielle) (XVIIIe-XXe)

L’agriculture « industrielle » ne date pas du XXe siècle, mais du XVIIIe. Elle est née avec plusieurs grands changements s’étant étalés sur plus de 200 ans.

Tout d’abord, on a réalisé qu’il était possible de remplacer avantageusement la jachère par des cultures fourragères. Par exemple, la rotation de Norfolk (Blé/navet fourrager/orge/trèfle) avait été inventée dès la fin du XVIIe siècle. On s’intéresse de plus en plus aux légumineuses. Le berceau de ces pratiques (en Europe, vu qu’en Chine en fait il semblerait qu’on ne fit plus de jachère depuis le début de notre ère) a été les Pays-Bas et la Grande Bretagne. (Leigh 2004, p.126)

Cela s’est combiné à un développement de la science des plantes et notamment de leurs besoins. Au XIXe siècle, on a pris conscience de l’importance des engrais: phosphate, potasse et, surtout, de l’azote, crucial pour la culture du blé.

La génétique a également fait d’énormes progrès, notamment avec de nouvelles méthodes de croisements de bétail développées par Robert Bakewell ou du développement du blé Marquis au Canada, particulièrement adapté à la région.

La chimie a permis l’élaboration des premiers pesticides, comme le « vert Paris« , contenant de l’arsenic, dont les propriétés insecticides ont été découvertes en 1868 aux Etats-Unis, ou encore le pyrèthre, qui a été utilisé en 1900 à Cuba et 1904 à Panama pour lutter contre les moustiques transmettant la fievre jaune ou la malaria. (Rasmussen 2010, p.715)

Ensuite, la révolution industrielle elle-même a eu plusieurs impacts sur l’agriculture:

  • Le principal est sans doute le développement du machinisme: on voit apparaître de nombreuses machines permettant de faucher, d’endainer, de moissoner, etc. Les charrues et autres technologies déjà existantes deviennent également plus communes. Le fil barbelé est également une invention (1874) qui, apparemment triviale, a eu un impact considérable sur l’élevage extensif, facilitant l’exploitation d’immenses pâturages.
  • L’industrie textile a donné de nouveaux débouchés aux productions agricole, favorisant la culture de chanvre et de lin. La betterave à sucre s’est développée avec l’apparition des premières sucreries.
  • Le transport maritime a mondialisé le marché agricole, notamment (surtout?) pour le blé, ce qui a pu causer problème en Europe, les agriculteurs des colonies (Amérique du Nord, Australie, Amérique du Sud …) étant souvent plus avancés, notamment pour les machines. Mazoyer et Roudart parlent de la première « crise de surproduction » au tout début du XXe siècle (1997).

Enfin, on a vu apparaître aussi les première réglementations alimentaires (ex, aux US: la Pure Food and Drug Act de 1906, création de l’ancêtre de la FDA en 1927).

Pour aller plus loin, vous pourrez consulter notre article sur la première révolution agricole industrielle.

La seconde révolution agricole (industrielle) (XXe)

La seconde révolution agricole (industrielle) trouve ses prémisses dans le développements de phytosanitaires et des réglementations au début du XXe siècle, mais on la date plutôt après la seconde guerre mondiale. Elle repose sur trois pans:

  • Le machinisme: la conquête du tracteur

Si le machinisme était alors quasi-exclusivement propulsé par traction animale ou humaine, on va voir se développer des engins motorisés: les tracteurs et la myriade d’outils qu’ils peuvent tirer.

  • Le développement des engrais de synthèse et phytosanitaires

Le procédé Haber-Bosch, conçu en 1913, s’est imposé comme la principale méthode de production d’azote de synthèse.

L’usage des pesticides s’est aussi largement étendu, de même que leur réglementation (aux US: Federal Insecticide, Fungicide, and Rodenticide Act (FIFRA) de 1947; Federal Environmental Pesticide Control Act (FEPCA) et création de l’EPA en 1972 …). C’est à cette époque qu’on a vu apparaître des pesticides relativement peu toxiques par rapport à ce qui était utilisé. Ainsi, le DDT fut une révolution sanitaire, permettant de stopper des épidémies de typhus (Naples, Japon ..) en tuant les poux et de lutter contre la malaria (même si l’usage excessif mis en évidence d’autres problèmes sanitaires posés par la substance). (Rasmussen 2010, p.713-717) Le 2,4-D, un herbicide organochloré apparu dans les années 40, était beaucoup moins toxique et plus de quinze fois moins cher que les alternatives (herbicides à base d’acide sulfurique, de chlorure de sodium, de chlorate de sodium et d’arsenic). (Rasmussen 2010, p.753-757)

La génétique a encore fait des progrès considérables, permettant des variétés avec de plus en plus de potentiel de rendement et de plus en plus de résistances aux maladies. L’une des grandes innovations a été le développement d’une variété de blé nain en 1953 par Norman Borlaugh. Les OGM, dont les variétés BT (Bacille de Thuringe), synthétisant naturellement un insecticide, ont aussi été une innovation importante.

On peut également mentionner deux autres éléments importants:

  • le développement de l’irrigation avec l’apparition de nombreux barrages et de forages (notamment en Inde)
  • le développement de méthodes de conservation alimentaire de très longue durée: la congélation rapide (1917) et la déshydratation rapide des aliments, les deux par Clarence Birdseye

Pour aller plus loin, vous pourrez consulter notre article sur la seconde révolution agricole industrielle.

L’agriculture aujourd’hui

La troisième révolution agricole industrielle ?

Nous serions dans une troisième révolution agricole, reposant sur plusieurs piliers:

  • Numérisation des pratiques agricoles, avec l’apparition et le développement de l’agriculture de précision.
  • Développement des robots agricoles, permettant d’automatiser des tâches auparavant manuelles.
  • Nouvelles technologies de manipulation génétique (CRISPR) et développement de la puissance de calcul et de simulation pour les études génomiques (à confirmer, mais j’avais vu pas mal de startup sur le sujet).

Des pratiques profondément variées

Les pratiques agricoles n’ont cessé de se diversifier et de se sophistiquer. Un professeur de SVT a par exemple proposé sur Twitter une classification – schématisation très intéressante en fonction des appelations communes: Techniques culturales simplifiées, Agriculture de conservation des sols, agriculture conventionnelle raisonnée ou « avec excès », biologique, etc.

Néanmoins, cela ne parle pas des techniques précises: procédures pour implémenter la gestion intégrée des nuisibles ? Pratique de sélection variétale ? Plantes cultivées ? Interactions avec l’élevage ? En discutant avec les agriculteurs, on peut avoir le sentiment qu’il y a autant de systèmes que d’exploitations.

Peut-on encore parler de systèmes agricoles ?

De manière générale, il faut garder une certaine réserve vis-à-vis de toutes grandes systématisation des pratiques agricoles. Par exemple, la distinction entre intensif et extensif est discuté par Bieleman:

« What do the twin concepts ‘intensive’ and ‘extensive’ actually imply? In general, farming is specified as ‘extensive’ when a large area of land is used in relation to the deployed amount of ‘labour’ and ‘capital‘. Conversely, in an intensive form of farming a large amount of ‘labour’ and ‘capital’ is usually applied in relation to the area of land. […] When a certain form of farming is typified as ‘extensive’ it is only so in comparison with others. For instance, a farmer can put 10, 40 or 80 days of work into one hectare of land, or plough it 5, 10 or 15 times, or use 10, 50 or 100 kilos of a certain sort of fertiliser. These different levels of input can be interpreted as different stages of intensities of his farm management. Used in a historical context, however, the above-mentioned approach is both too simple and too pretentious at the same time. »

Bieleman 2010

Pour aller plus loin

Sources:

  • Bleleman Jan, « Five centuries of farming A short history of Dutch agriculture 1500-2000 », éd. Wageningen Academic Publishers, coll. « Mansholt Publication Series », 2010
  • Mazoyer M. et Roudart L., Histoire des agricultures du monde. Du néolithique à la crise contemporaine. éd. Seuil, 1997, ISBN : 978-2-02-136058-5
  • Rasmussen R. Kent, « Agriculture in History« , éd. Salem press, 2010
  • Paul Brassley, David Harvey, Matt Lobley and Michael Winter, « The Real Agricultural Revolution. The Transformation of English Farming 1939–1985 », éd. The Boydell Press, 2021, ISBN 9781783276356
  • Leigh G.J. (2004), « The world’s greatest fix. A history of nitrogen and agriculture. » , éd. Oxford University Press, 2004 ISBN 0-19-516582-9, 430p.
  • Barker G. et Goucher C., The Cambridge World History, Volume II: A world with agriculture, 12 000 BCE- 500 CE, éd. Cambridge University Press, 2019
    • Simmons 2015 p.210, in « The Cambridge World History. Volume II. A World with Agriculture, 12,000 BCE– 500 CE », Barker G. et Goucher C. (2015), éd. Cambridge University Press, 2015
  • M.A. Blumler and R. Byrne, ‘The ecological genetics of domestication and the origins of agriculture’, Current Anthropology, 32 (1991), 23–35.